Pétrole : nous ne sommes pas dépendants. Nous sommes addicts.

On nous parle de transition énergétique depuis trente ans. On nous vend des voitures électriques, des panneaux solaires, du nucléaire soit-disant "souverain". Et pendant ce temps, la consommation mondiale de pétrole bat des records : 101,9 millions de barils par jour en 2023 selon l'Agence internationale de l'énergie, soit une hausse de 2 millions par rapport à 2022.


Ce n'est pas une transition. C'est une accélération.


Source : https://www.iea.org/reports/oil-2024


Le pétrole que vous ne voyez pas


Quand on parle de dépendance au pétrole, on pense voiture, avion, chauffage. C'est oublier l'essentiel ou plutôt, ce qu'on préfère ne pas voir.


Le pétrole est le carburant de 98% des transports mondiaux, mais aussi la matière première des routes elles-mêmes.


Il est exploité massivement dans l'agriculture industrielle via les insecticides, pesticides et engrais. Et il est présent dans une quantité vertigineuse de produits du quotidien : détergents, shampoings, cosmétiques, parfums, peintures, médicaments, isolants, textiles.


Votre dentifrice. Votre déodorant. Vos lunettes. Vos lentilles de contact. Les sacs à perfusion à l'hôpital, l'aspirine, les antihistaminiques, les membres artificiels, les prothèses cardiaques. Plus de 60% des textiles actuels sont fabriqués à partir de fibres synthétiques issues du pétrole.


Source : https://www.sirenergies.com/article/peut-on-reellement-se-passer-du-petrole


Source : https://jancovici.com/transition-energetique/petrole/a-quoi-nous-sert-ce-fameux-petrole/


La voiture électrique ne règle rien à ce problème. Elle supprime le carburant dans le moteur. Elle ne supprime pas le bitume sous les roues, le polyester dans les sièges, les plastiques dans le tableau de bord, les engrais dans les champs qui ont servi à nourrir le conducteur de cette voiture.


Changer de dealer ce n'est pas guérir


La "transition énergétique" telle qu'elle est vendue repose sur un mensonge tranquille : elle ne nous sort pas de la dépendance. Elle la déplace.


La voiture électrique nécessite du lithium, du cobalt, majoritairement extrait en République Démocratique du Congo dans des conditions désastreuses pour les populations locales. Les terres rares pour les moteurs électriques viennent à 60% de Chine.


Et si on parlait du nucléaire "souverain" ? La France produit moins de 1% de l'uranium qu'elle consomme. Le reste est importé principalement du Kazakhstan, du Niger, d'Ouzbékistan, et jusqu'à récemment de Russie. On a quitté le Golfe Persique pour Astana et Niamey.


On appelle ça de l'indépendance énergétique.


Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Énergie_nucléaire_en_France


Source : https://www.lemonde.fr/economie/article/2023/01/17/uranium-la-france-cherche-a-diversifier-ses-approvisionnements_6158321_3234.html


Ce n'est pas une transition. C'est une substitution de dealers.


Le Costa Rica : la leçon qu'on ne tire pas


Il existe pourtant un pays qui a fait les choses différemment. Le Costa Rica produit 99,98% de son électricité via les énergies renouvelables : hydraulique, géothermie, éolien, biomasse et solaire.


Les barrages captent les pluies tropicales abondantes, les centrales géothermiques puisent la chaleur des volcans. Et sa couverture forestière, tombée à 21% en 1987 suite à la déforestation, a été remontée à 50% grâce à une politique forestière volontariste.


Source : https://www.planete-energies.com/fr/media/article/costa-rica-pays-lelectricite-renouvelable


Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Énergie_au_Costa_Rica


Mais voilà ce que les médias ne disent jamais : l'électricité ne représente que 24% de l'énergie finale consommée dans le pays. Les produits pétroliers représentent 64% de cette consommation importés à 95% depuis les États-Unis.


Le meilleur élève mondial de l'électricité renouvelable reste dépendant au pétrole à 64%. Pas parce qu'il manque de volonté. Parce que les transports, l'agriculture, les matériaux de construction, les médicaments tout ça ne se branche pas sur un barrage.


La vraie leçon du Costa Rica n'est pas "regardez comme leur électricité est propre".


C'est : même avec une volonté politique exemplaire et des ressources naturelles idéales, on n'a résolu qu'un quart du problème.


Et pourtant ce pays a fait un choix fondateur en 1949 que le monde entier devrait méditer : supprimer son armée, et consacrer ces budgets au développement humain et énergétique. Pendant que d'autres pays s'endettent pour acheter des chars, le Costa Rica construisait des barrages et des écoles.


Ce qui existe et qu'on sous-finance


Des alternatives existent pourtant, au-delà de l'électricité.


La cellulose de bois peut remplacer certains tensioactifs dans les cosmétiques et les peintures. Le lin permet de fabriquer des pièces d'isolation automobile. Les algues ouvrent la voie aux bioplastiques. Le chanvre industriel, polyvalent et résistant, que l'Europe commence timidement à redécouvrir après des décennies d'ostracisme réglementaire


Source : https://www.futura-sciences.com/planete/actualites/developpement-durable-bioplastique-algues-alternative-plastique-petrolier-107485/


Ces filières existent. Elles sont prometteuses. Elles sont chroniquement sous-financées pendant qu'on subventionne les voitures électriques dont les batteries finissent dans des décharges au Ghana.


Au Costa Rica, de nombreux foyers et structures fonctionnent à l'énergie solaire, récupèrent l'eau de pluie et construisent avec des matériaux locaux. Le modèle de la maison autonome (production locale d'énergie, récupération des eaux de pluie, isolation naturelle, zéro dépendance aux réseaux nationaux) n'est pas une utopie.


C'est une réalité déjà accessible, déjà vécue. Elle incarne mieux que n'importe quelle technologie le principe fondamental que personne ne veut entendre : la meilleure énergie est celle qu'on ne consomme pas.


La question qu'on ne pose pas


Jean-Marc Jancovici compare notre dépendance aux énergies fossiles à une addiction. Il a raison, mais pas seulement au sens chimique.


C'est une addiction économique, politique, culturelle. Notre modèle de croissance repose intégralement sur la disponibilité d'énergie bon marché et abondante. Un litre de pétrole équivaut à environ 30 heures de travail humain.


Nous avons construit une civilisation entière sur cette densité énergétique exceptionnelle, et nous faisons semblant de croire qu'on peut la remplacer en changeant juste le carburant dans les moteurs.


Source : https://jancovici.com/transition-energetique/petrole/a-quoi-nous-sert-ce-fameux-petrole/


La vraie question celle que ni les gouvernements ni les industriels de la "transition" ne posent c'est :


faut-il continuer à chercher comment consommer autant autrement, ou accepter de consommer moins ?


Ce n'est pas la même question. Et ce n'est pas la même réponse.