La famine n'est pas une fatalité. C'est un choix.
Environ 673 millions de personnes ont souffert de la faim en 2024. Ce chiffre tombe chaque année dans les rapports onusiens, chaque année il fait quelques titres, et chaque année rien ne change. Parce qu'on le présente comme un problème. Alors que c'est un scandale.
Un problème, c'est quelque chose qu'on ne sait pas résoudre. Le scandale, c'est ce qu'on ne veut pas résoudre.
Source : https://www.fao.org/interactive/hunger-map/fr/
Le chiffre qu'on ne met jamais en face
Pendant que 673 millions de personnes souffrent de la faim, 1,3 milliard de tonnes de nourriture sont jetées ou détruites chaque année dans le monde — soit un tiers de toute la production alimentaire mondiale.
Les ménages gaspillent chaque jour plus d'un milliard de repas de nourriture comestible c'est l'équivalent de 1,3 repas par jour pour chacune des personnes touchées par la faim.
Lisez ces deux phrases l'une après l'autre. Lentement.
673 millions de personnes qui ont faim. Un milliard de repas jetés chaque jour. Un quart de la nourriture perdue ou gaspillée suffirait à nourrir l'ensemble des personnes qui souffrent de la faim dans le monde.
Ce n'est pas un problème de production. La Terre produit assez. C'est un problème de distribution et de volonté politique.
Sources :
https://www.un.org/fr/observances/end-food-waste-day
La destruction volontaire : le gaspillage qu'on ne voit pas
Le gaspillage des ménages ( les légumes oubliés au fond du frigo, les restes non consommés) est le plus visible. Ce n'est pas le plus scandaleux.
Le plus scandaleux, c'est ce qui se passe en amont. Aux États-Unis, des fermiers du Wisconsin et de l'Ohio déversent des millions de litres de lait frais dans les fosses à fumier.
Dans le sud de la Floride, des tracteurs écrasent des haricots et des choux parfaitement mûrs sur leurs champs. Pas par négligence. Par calcul.
Il est plus stratégiquement efficace, du point de vue de l'économie de marché, de détruire ces aliments que de les offrir à la population. La plus grande coopérative laitière américaine, Dairy Farmers of America, estimait ainsi que les agriculteurs déversaient jusqu'à 14 millions de litres de lait par jour.
Ce n'est pas un accident de système. C'est le système qui fonctionne exactement comme prévu.
En Europe, le même mécanisme opère. Ce sont les fruits et légumes qui sont le plus gaspillés : 450 millions de tonnes chaque année, sélectionnés à l'étape de production en fonction de leur aspect, de leur calibre ou de leur couleur (ceux qui ne répondent pas aux standards du distributeur sont jetés). Un concombre trop courbé. Une tomate trop petite. Une pomme trop tachetée. Détruits.
Sources :
https://mrmondialisation.org/covid-19-des-tonnes-aliments-detruits-questionnent-la-mondialisation/
https://fr.statista.com/themes/10131/le-gaspillage-alimentaire-dans-le-monde/
Les règles capitalistes de l'abondance
Pourquoi détruire plutôt que donner ? La réponse est simple et brutale : donner ferait baisser les prix. Distribuer les excédents aux populations affamées, même localement, même aux banques alimentaires déséquilibrerait le marché.
Alors on détruit. Pour maintenir la valeur marchande de ce qui reste.
L'impact économique du gaspillage alimentaire mondial est estimé à 750 milliards de dollars par an. L'empreinte carbone de ces pertes représente 3,3 gigatonnes équivalent CO2 par an.
Et 1,4 milliard d'hectares de terres agricoles — soit 30% des superficies mondiales — servent chaque année à produire de la nourriture qui ne sera jamais consommée.
750 milliards de dollars détruits chaque année. Pas perdus. Détruits délibérément, parce que le marché l'exige.
La directrice exécutive du Programme des Nations Unies pour l'Environnement l'a dit sans détour : "Le gaspillage alimentaire est une tragédie mondiale. Des millions de personnes souffriront de la faim aujourd'hui, car de la nourriture est gaspillée dans le monde entier."
Une tragédie. Pas une fatalité.
Sources :
https://onu-rome.delegfrance.org/Pertes-et-gaspillages-alimentaires
La famine n'est pas une question agricole. C'est une question politique.
En 2024, plus de 295 millions de personnes dans 53 pays ont connu des niveaux aigus de faim pour la sixième année consécutive, ce bilan s'est aggravé. Les conflits restent le principal facteur, affectant environ 140 millions de personnes.
C'est là que le discours officiel s'arrête : les guerres, les sécheresses, les catastrophes climatiques. Des causes naturelles ou inévitables, qui dédouanent les responsables économiques.
Ce qu'on ne dit pas : les conflits qui provoquent ces famines sont souvent alimentés par les mêmes puissances économiques qui exportent leur surplus alimentaire.
Les armes qui détruisent les récoltes au Soudan ou au Yémen sont fabriquées et vendues par des pays qui jettent des millions de tonnes de nourriture chaque année.
Si les tendances actuelles se confirment, 582 millions de personnes seront sous-alimentées de manière chronique en 2030 un chiffre à peu près identique à celui de 2015, quand les objectifs de développement durable ont été adoptés. Quinze ans. Zéro progrès.
Des sommets, des rapports, des engagements. Et le même chiffre.
Sources :
Manger dans une poubelle : le nouveau crime
Pendant que des millions de tonnes de nourriture partent à la destruction, certains ont eu l'idée simple et désespérée de récupérer ce qu'on jetait. La justice française a répondu.
À Buxy, en Saône-et-Loire, un jeune homme de 24 ans, SDF depuis l'âge de 17 ans, a été condamné à trois mois de prison avec sursis et 210 heures de travaux d'intérêt général. Son crime : avoir pris des sandwiches et des mini-pizzas dans la poubelle du supermarché Atac, les 28 décembre et 1er janvier.
Il avait aussi emporté une nappe pour se couvrir quand il faisait froid. Le procureur a requis la prison ferme, estimant que son profil était "inquiétant". Son avocat, lui, a dit ce qu'il fallait dire :
"Le gérant du magasin a commis une faute morale plus grande que mon client. Le mettre en prison ? Au moins il mangera. Il aura un toit, mais derrière les barreaux."
À Montpellier, trois personnes vivant dans un squat ont été poursuivies pour "vol aggravé" après avoir récupéré trois sacs de nourriture dans les poubelles d'un Intermarché. En première instance : condamnés.
En appel, après quatre ans de procédure : relaxés. Leur avocat a conclu : "Il y a dix ans, la justice ne se serait sans doute pas prononcée en ce sens."
À Saint-Martin-d'Hères, deux personnes ont écopé de 400 euros d'amende avec sursis pour tentative de récupération de nourriture dans des poubelles vides. Ils ont été condamnés pour avoir essayé de prendre ce qu'il n'y avait plus.
Ce n'est pas le pire. Avant que la loi Garot ne l'interdise en 2016, bon nombre de grandes surfaces allaient jusqu'à javelliser leurs bennes pour éviter que des sans-abris ou personnes dans le besoin ne récupèrent la nourriture.
Des affiches ont été posées sur des poubelles pour prévenir les SDF (ceux qui savent lire) que la nourriture avait été rendue toxique. Avec le soutien de la gendarmerie.
Source : https://www.consoglobe.com/stop-gaspillage-alimentaire-france-cg
La loi a interdit la javellisation en 2016. En 2019, un Leclerc des Landes a quand même été pris à asperger 50 kilos de nourriture encore consommable — légumes, viande, viennoiseries — avec de la javel.
Trois ans après l'interdiction.
Récapitulons : on détruit délibérément de la nourriture consommable pour maintenir les prix. On rend toxique ce qu'on ne veut pas donner. On poursuit en justice ceux qui tentent de récupérer ce qu'on s'apprête à détruire. Et pendant ce temps, 673 millions de personnes ont faim.
Si quelqu'un peut expliquer en quoi ce n'est pas un crime contre l'humanité, nous sommes preneurs.
Ce qui existe et qu'on n'applique pas
Des solutions existent. Certaines sont même déjà en place — timidement, insuffisamment.
En France, la loi Garot de 2016 a interdit la destruction des invendus alimentaires et obligé les grandes surfaces à conventionner des dons.
La loi Anti-Gaspillage pour une Économie Circulaire de 2020 a élargi ces obligations et fixé un objectif de réduction de 50% des pertes et gaspillages.
C'est un début. Mais ces lois ne touchent pas à la destruction volontaire en amont, celle des producteurs qui écrasent leurs récoltes pour maintenir les prix.
Des associations comme Too Good To Go ou les Banques Alimentaires récupèrent chaque année des millions de repas qui auraient été détruits. Ces initiatives prouvent que redistribuer est possible, logistiquement faisable, économiquement viable.
Ce qui manque, c'est la volonté de l'imposer à grande échelle.
À l'échelle internationale, il suffirait de regarder ce que fait le Programme Alimentaire Mondial quand il a des moyens : les experts sont unanimes, investir dans l'agriculture d'urgence et le développement rural est la solution la plus rentable pour obtenir un impact significatif et durable sur la faim.
Pas l'aide humanitaire d'urgence. Pas les convois de survie. L'investissement structurel dans les capacités locales de production.
Sources :
Le choix qu'on ne pose pas
La famine n'existe pas parce que la Terre ne produit pas assez. Elle existe parce que nous avons construit un système mondial dans lequel la nourriture est une marchandise comme une autre — soumise aux lois de l'offre, de la demande, et de la rentabilité.
Dans ce système, laisser mourir de faim 673 millions de personnes est économiquement cohérent. Détruire un milliard de repas par jour est économiquement rationnel. Et investir dans la redistribution alimentaire mondiale est économiquement peu rentable.
La question n'est pas : comment nourrir tout le monde ? La science, la logistique et les ressources permettent de répondre à cette question depuis longtemps. La question est : sommes-nous prêts à choisir un système dans lequel nourrir tout le monde passe avant rentabiliser la production ?
Ce n'est pas une question technique. C'est une question de civilisation.
Pour agir :
Banque Alimentaire France : https://www.banquealimentaire.org
Programme Alimentaire Mondial : https://fr.wfp.org
FAO — Carte mondiale de la faim 2025 : https://www.fao.org/interactive/hunger-map/fr/