À demain sur la lune : Peyo, le cheval qui chuchote aux mourants
Hassen et Peyo : une rencontre qui change tout
Hassen Bouchakour est cavalier de spectacle. Pendant huit ans, il parcourt les arènes et les scènes avec ses chevaux, dans un univers de lumières et d'applaudissements. Peyo est l'un d'eux, un étalon alezan à la robe dorée, puissant et gracieux. Rien ne prédestine ce duo à finir dans les couloirs feutrés d'un service de soins palliatifs.
Et pourtant. Un jour, au contact de personnes vulnérables, Hassen remarque quelque chose d'étrange dans le comportement de Peyo. Le cheval n'est plus le même. Il ralentit. Il s'arrête. Il cherche. Comme s'il percevait quelque chose que les humains ne peuvent pas voir. "J'ai perçu le don de Peyo et j'ai voulu comprendre auprès de neurologues et de psychiatres le phénomène scientifique, comment il arrive à sentir la mort arriver", raconte Hassen Bouchakour. Ce déclic change tout. Le cavalier de spectacle devient accompagnateur de fin de vie. Et Peyo, désormais âgé de 21 ans, devient le cheval le plus extraordinaire de France.
Des sabots dans les couloirs d'hôpital
Imaginez la scène. Dans les couloirs blancs et silencieux du service de soins palliatifs de l'hôpital de Calais, un bruit inhabituel résonne doucement : celui des sabots d'un cheval. Peyo avance lentement, vêtu d'une couverture protectrice et chaussé de petits sabots en tissu pour respecter les normes d'hygiène hospitalières.
À ses côtés, Hassen reste en retrait. Car ici, c'est Peyo qui commande.
Il choisit seul les chambres où il entre. Il s'arrête devant certaines portes, en ignore d'autres. Il s'approche de certains patients, pose son museau sur leurs mains, reste parfois de longues minutes immobile à leurs côtés. Les soignants qui ont assisté à ces moments parlent tous de la même chose : quelque chose d'inexplicable, quelque chose de sacré.
Le Dr Cécile Baelen-Teacher, chef de service de l'unité de soins palliatifs de Calais, se souvient de la première fois. "La première fois que le cheval est entré dans les chambres, on a vu quelque chose se passer, des choses incroyables. Un jeune patient, hélas en phase terminale, avec une souffrance physique et psychologique très importante, renfermé sur lui-même, s'est connecté d'un seul regard avec Peyo. L'animal s'est arrêté devant lui, tout s'est arrêté et on a même senti qu'il fallait qu'on sorte de la chambre. On a retrouvé le patient ensuite véritablement rayonnant, apaisé comme jamais les médicaments n'avaient pu le faire."
Des patients qui n'avaient pas parlé depuis des jours se mettent à chuchoter à l'oreille de Peyo. Des personnes agitées retrouvent soudain leur calme en sa présence. Des familles voient leurs proches sourire, parfois pour la dernière fois, en caressant sa crinière. Julie Cocquerel, infirmière du service, dit se sentir militante de l'humanité à l'hôpital. Elle se réjouit de voir un animal, un cheval de surcroît, rentrer dans cet univers carré et rigide. "Le cadre s'en voit bouleversé, mais comme cela nous fait du bien et fait du bien à l'hôpital !"
Ce que la science commence à comprendre
Hassen Bouchakour n'a pas voulu laisser l'inexplicable sans réponse. Il a créé l'association Les Sabots du Cœur, dont la mission est de visiter à domicile ou en établissement de santé des personnes fragilisées par l'âge ou la maladie, tout en menant une véritable démarche scientifique. Cinq hôpitaux français participent à cette expérience unique au monde : Dijon, Le Havre, Nice, Antibes et Calais. Cinq axes de recherche ont été définis : gériatrie, pédiatrie, psychiatrie, soins palliatifs et Alzheimer.
Les premiers résultats sont troublants. Les équipes médicales observent une baisse significative de l'anxiété chez les patients visités par Peyo, et surtout une diminution mesurable des morphiniques et des antalgiques administrés. Ce qu'aucun médicament ne parvenait à obtenir, un cheval l'obtient en quelques minutes de présence silencieuse.
Les scientifiques sont aujourd'hui unanimes sur un point : Peyo est capable de détecter des cancers chez l'être humain et de choisir d'accompagner certains patients jusqu'à leur dernier souffle. Comment ? Le mystère reste entier. Mais les faits, eux, sont documentés, observés, mesurés. Peyo n'est pas une légende. C'est un phénomène scientifique en cours d'étude. Peyo est suivi tous les trimestres en Belgique à la clinique Equitom pour un suivi sanitaire et éthologique complet, afin de comprendre son comportement et d'observer ses troubles autistiques, qui pourraient expliquer en partie son hypersensibilité extraordinaire.
À demain sur la lune : quand le cinéma s'empare de Peyo
L'histoire de Peyo et d'Hassen était trop belle, trop forte, trop humaine pour rester confinée aux couloirs d'un hôpital. Le réalisateur Thomas Balmès, également auteur du documentaire Bébés en 2010, a passé trois ans à filmer ce duo hors du commun. Son documentaire, intitulé À demain sur la lune, est sorti sur grand écran le 4 février 2026.
Le titre vient d'une scène bouleversante. Hassen demande à un patient, Roger, 64 ans, qui vient de retrouver Peyo après une transfusion sanguine : "On se revoit quand ?" L'homme répond, tout sourire : "À demain sur la lune." Cette phrase, légère et poétique, dit tout de ce que Peyo apporte à ceux qui vont mourir : non pas la mort, mais la vie jusqu'au bout. Non pas la peur, mais la sérénité.
Le film suit notamment Amandine, 39 ans, atteinte d'un cancer en phase terminale. Une jeune femme lumineuse dont la rencontre avec Peyo constitue l'un des moments les plus émouvants du documentaire, quand on la voit monter à cheval sur la plage de Calais, libre et souriante, dans un élan de vie au cœur de la maladie. "Pour moi ce n'est pas un film sur la mort, ni sur la fin de vie", explique Thomas Balmès. "Son objectif est surtout d'essayer de reconsidérer le temps qu'il nous reste et ce qu'on va en faire."
Deux autres films sont déjà en préparation, un biopic et une fiction, toujours inspirés du parcours d'Hassen et Peyo. Une bande dessinée jeunesse est également en projet, car comme le dit Hassen : "Si on éduque les enfants à la vie dans la fin de vie, ça évitera de faire des adultes traumatisés de la mort, comme nous le sommes."
Ce que Peyo nous dit de nous-mêmes
Derrière l'histoire extraordinaire de Peyo se cache une question fondamentale que notre société évite soigneusement : pourquoi faut-il un cheval pour apporter ce que la médecine moderne ne sait plus donner ? Pas la guérison, bien sûr. Mais la présence. Le silence habité. La douceur sans condition. Le regard sans jugement.
Dans nos hôpitaux surchargés, où les soignants courent d'une chambre à l'autre, épuisés et sous-staffés, Peyo entre et s'arrête. Il prend le temps. Il n'a pas d'autre patient à voir, pas d'autre dossier à remplir, pas d'autre urgence à gérer. Il est là, entièrement, pour la personne en face de lui. Et cette présence totale fait des miracles que les médicaments ne font pas.
Ce que Peyo nous dit, c'est que le lien entre l'animal et l'humain est d'une profondeur que notre civilisation a largement sous-estimée. La médiation animale existe, fonctionne, guérit parfois, apaise toujours. Et pourtant elle peine encore à être reconnue officiellement et financée par l'État. Une proposition de loi déposée en juillet 2025 par quatre députés de différents partis vise à encadrer et professionnaliser cette pratique.
Elle n'est pas encore votée.
En attendant, Peyo continue d'enfiler ses chaussons, de traverser les couloirs blancs, de choisir ses chambres et ses patients avec une sagesse que la science commence à peine à comprendre. Et ceux qui l'ont vu à l'œuvre ne sont plus jamais tout à fait les mêmes.